Jean DOUVISIS
1866 - 1926

Hommage et Reconnaissance

au précurseur et animateur
qui sollicita et encouragea le négoce des vins à Argentat
Tradition viticole au pays d'Argentat Le Syndicat Agricole et Viticole d'Argentat (annuaire 1912) à Jean Douvisis,
bienfaiteur du négoce à Argentat
 
Extrait du discours prononcé par M. Chal à l'occasion de la 35ème Assemblée Générale du Syndicat des Négociants-Voyageurs-Exportateurs en Vins Fins de la Corrèze.

A Argentat aujourd'hui, mon intention est de rapprocher deux dates historiques 1866 - 1979 et de faire revivre cette belle vallée de la Dordogne afin que nos petits-enfants se souviennent d'évènements qui, pour nous, les anciens, sont à jamais gravés dans nos mémoires.

En 1866 dans le canton d'Argentat on parlait beaucoup de vigne et de vin. D'après nos ancêtres la vigne doit toujours regarder la rivière, c'est pour cela que ces coteaux abrupts et ensoleillés étaient cultivés avec amour, bercés par la trépidante Dordogne. Il y avait même des crus renommés et particulièrement le Trescol dont nous avons reproduit ci-dessous l'image typique d'une scène de vendanges de 1905, où Monsieur Jean Douvisis figure en bras de chemise à l'extrême gauche ; à l'extrême droite en noir, c'est Monsieur Chièze, l'un des précurseurs du négoce du vin, le petit gamin au premier plan c'est Louis Chièze actuellement âgé de 80 ans. Dans ma prime jeunesse, les gens aisés de la Haute-Corrèze, partaient à Argentat avec une charrette à boeufs chercher dans des barriques portelière leur réserve annuelle de vin.

En 1979 un siècle s'est écoulé, la Dordogne baigne toujours la riante vallée, mais la vigne a presque partout disparu dans cette région. Les temps ont changé, des gens sont morts, d'autres sont nés, mais telle une véritable croisade un négoce du vin s'est créé sous l'impulsion d'un homme entreprenant, Jean Douvisis citoyen de la Corrèze, honoré par la rue qui porte son nom et par la stèle érigée à sa mémoire à Argentat.

Jean Douvisis est né à Saint-Hilaire-Luc le 24 juillet 1866, sa maison natale existe toujours dans le bourg, on la reconnaît à son seuil de pierre en demi-cercle. Aîné de 4 enfants, fils d'un tailleur de campagne, sa jeunesse s'épanouit à l'école communale du village où le confort et le luxe n'existent pas. Elève précoce et studieux, il suit le chemin de la fonction publique et entre à l'Ecole Normale de Tulle. Ses deux frères et sa soeur suivent la même voie, c'est l'ambition de tous les parents de nos contrées aux ressources très limitées.



Jeune instituteur, il est nommé à Egletons, puis à Meymac, lieu prédestiné pour la suite de son aventure, il y enseigne le primaire dans la dépendance de l'Abbaye qui sert d'école cantonale.

En 1887, inscrit sous le numéro 1076 au recrutement de Tulle, il est dégagé de ses obligations militaires ayant réalisé un engagement décennal dans l'enseignement. A cette époque, le clergé et l'éducation nationale sont dispensés du service militaire. La même année, il se marie avec Marie-Amélie Orliange de Sornac, également institutrice, de 2 ans son aînée et le ménage demande un poste double qu'il obtient à Monceaux-sur-Dordogne.

Son expérience pédagogique a été très dynamique, en 1898 il publie un fascicule "Premières Dictées" première année du cours élémentaire, édité chez Eyboulet à Ussel. En 1899, il fonde l'Association Amicale des instituteurs et institutrices de la Corrèze.

Peu après 1900 Jean Douvisis démissionne de son poste d'enseignant, il fait construire, sur un terrain lui appartenant une villa en bordure de la route de Beaulieu, actuellement l'Avenue Clemenceau. Construite en galets apparents, elle fut baptisée "Villa des Galets". Avant de l'habiter, il occupait une petite maison qui existe encore à l'entrée des terrains du syndicat agricole.

Ceux qui l'ont connu le situent comme un homme de taille moyenne, de solide carrure, avec un bon visage, une moustache magnifique et à la lèvre inférieure une "mouche". D'un abord facile, très serviable, très honnête, très bon, il aimait le contact humain. Beaucoup d'idées fleurissaient dans son imagination, mais souvent il ne les poursuivait pas jusqu'au bout. Sur l'emplacement du terrain où se trouve le Syndicat Agricole et qui lui appartenait, il construisit des hangars et des magasins en association avec son ami Escure, ils fabriquèrent successivement des parpaings, des paillons de bouteilles, des emballages divers. Toutes ces entreprises étaient modestes et ne connurent pas une grande ampleur.

Jean Douvisis s'étant aperçu pendant son séjour à Meymac qu'une sorte de négoce connaissait un grand essor et que ceux qui le pratiquaient contribuaient à la richesse du pays, il décida de tenter le commerce des vins en Belgique. Il fit un premier voyage, mais ne persista pas dans cette voie, l'essentiel de son activité fut l'organisation et le développement du négoce des vins. Dans ce domaine, comme dans l'enseignement, il est l'auteur d'un document pratique de travail "Nouveau livre d'Ordres" à l'usage des négociants-propriétaires et commissionnaires en vins. C'est un journal commercial avec récapitulation alphabétique présenté sous forte reliure de toile noire.

En revanche, il persuade et encourage quelques-uns de ses amis à tenter l'expérience. A l'époque, c'était un peu l'aventure, on dit même qu'il donnait un petit pécule à ceux qui osaient partir en leur disant "si ça marche, cet argent tu me le rendras, si ça ne marche pas, tu ne me le rendras pas."

C'est ainsi que partirent vers 1904 M. Longour de Chambon de Monceau, M. Gouttenègre de Saulière de Monceau, M. Chièze d'Argentat. Plus tard, Jean et Victor Chassagne, bien que dépourvus de toute instruction, mais tenaces et persévérants, réussirent magnifiquement. Ils vendaient, paraît-il, au Cardinal de Malines de très grands vins, Château Margaux, Château Yquem.

Toutefois, le grand départ des Argentacois se situe après la guerre 1914-1918. Âgé de 48 ans en 1914 Jean Douvisis n'est pas mobilisé, mais son frêre Charles est tué au combat en Champagne dès septembre 1914 et cité à l'ordre de l'armée. Jean Douvisis et sa famille entourent les trois orphelins et leur mère de beaucoup d'attention et d'affection. La villa de galets à Argentat leur sera d'ailleurs léguée.

Pendant les hostilités, Jean Douvisis organise chez lui un atelier travaillant notamment pour la confection de vêtements militaires.

Après l'armistice, il relance en les développant les activités du négoce des vins, visitant les négociants, se rendant aux foires de Neuvic, pays de son enfance et de sa famille, ou bien en recevant chez lui à Argentat tous les jeunes désireux de se lancer. Chaque année, une pléiade de gens de la région se rend en Belgique pour le commerce des vins. Ce mouvement continue actuellement, la plupart de ces négociants ont réussi, apportant à leurs familles et à la région des ressources appréciables, des maisons se sont construites, des fermes modernisées.

Un détail savoureux, mais vrai, sachant que la Belgique à l'époque était très religieuse, certains se faisaient octroyer par le Curé un certificat de bon chrétien, il paraît que cette lettre était très efficace et ouvrait bien des portes.

Elu membre de la chambre de commerce et d'industrie de Tulle-Ussel, Jean Douvisis est nommé conseiller du commerce extérieur et participe à une mission commerciale officielle en Pologne, dans le début des années 20. Au cours de cette mission, il a intéressé ses interlocuteurs polonais aux vins français et aux possibilités d'exportation.

Jean Douvisis fut donc pour la région d'Argentat le promoteur d'un grand mouvement commercial, il créa même avec le concours de la Maison Mahler-Besse, une maison de vente et de dégustation en Belgique.

Une agence en douane Douvisis pour le transport franco-belge des fûts et bouteilles. Il organisa un secrétariat à Argentat pour suivre et établir la comptabilité de ses compatriotes.

Il fut bien secondé par sa fille Marguerite, née en 1890, qui, très bonne, très accueillante, a beaucoup aidé les marchands de vin et a laissé un souvenir très attachant. A la disparition de son père, elle reprend l'agence commerciale et continue son activité bienfaitrice jusqu'à sa mort en 1940.

Pour toutes ces raisons, ajoutées à ces qualités de coeur, sa vive intelligence, sa compétence, les services rendus, Jean Douvisis devint très populaire. Tête de liste d'Union Républicaine, composée uniquement de poilus et sur laquelle figurent 6 marchands de vin, il est brillament élu Maire d'Argentat en 1925, puis Conseiller Général du canton. Pendant ces douze mois de mandat municipal, un dynamisme réaliste et novateur souffla fortement sur la commune d'Argentat, en témoignent les actes inscrits au registre des délibérations du conseil municipal - 13 séances en un an.

Jean Douvisis est très ami du sénateur Joseph Faure, Président des chambres de Commerce de la Corrèze et de France, celui-ci fonde sur des terrains que lui a cédé à l'amiable Jean Douvisis, les bâtiments actuels du Syndicat Agricole, c'est donc grâce à l'amabilité de l'un et au dynamisme de l'autre, à l'union de ces deux bonnes volontés qu'existe cette coopérative qui rend tant de services aux paysans de la région.

Jean Douvisis, grand administrateur, secrétaire de la Chambre de Commerce et conseiller du commerce extérieur de la France, fut nommé chevalier de la Légion d'Honneur en 1926.

Alors qu'une brillante carrière politique s'ouvrait devant lui, la mort vint le frapper prématurément le 20 mai 1926 à l'âge de 60 ans. Ce fut une grande perte pour Argentat, sa région, et tous les négociants en vin.

Le Syndicat des Négociants-Voyageurs-Exportateurs en vin et tous ses adhérents se devaient de lui rendre hommage en lui réservant cette 35ème Assemblée Générale.

Le Président,
Alfred Chal,
Argentat, le 29 juillet 1979

 

 

 

 

 


Pour en savoir plus sur les négociants en vins corréziens :
"De la montagne au vignoble - Les Corréziens ambassadeurs des vins de Bordeaux, 1870-1995" par Marc PRIVAL, Edition de l'Institut d'Etudes du Massif Central, université Blaise Pascal (Clermont II)

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