Marcel LELONG, Pédiatre
°Aubigny-aux-Kaisnes (02), 1892
+ Ronquerolles (95), 1973

Je n'ai pour ainsi dire aucun souvenir précis de "Grand-Papa", disparu alors que j'avais six ans. Tout au plus l'image d'un visage à la fois sérieux et plein de bonté, penché sur mon lit lors d'une grosse fièvre qui l'avait alerté chez nous. Grand-Papa nous a quittés par une après-midi d'été, tout doucement, pendant la sieste, dans son fauteuil. Une "belle mort", tous s'accordaient à le dire, cela a frappé l'enfant que j'étais - confronté pour la première fois à cet événement.

Professeur à la Faculté de Médecine de Paris, premier titulaire de la chaire de Puériculture créée pour lui, proche collaborateur de Robert Debré, il a largement contribué à l'essor de la Pédiatrie contemporaine. Le discours prononcé, à ses funérailles, par ses élèves de l'Ecole de Puériculture, est sans doute le meilleur témoignage de son oeuvre et de sa personnalité :

"Jusqu'à un âge avancé, Marcel LELONG était resté penché sur les grands desseins qu'il avait conçus, préparés et mûris avec la ténacité et la persévérance qui étaient sans doute l'expression la plus profonde de son caractère. Sa mort subite, le 31 août, dans sa campagne de Ronquerolles où il goûtait la paix d'un splendide été, au milieu du cadre familier qui lui était cher, a profondément atteint, au-delà de sa famille proche, l'immense famille de ses élèves et de ses amis. Une mort comme il la souhaitait, en pleine possession de ses moyens, au travail, devant le livre dont il venait d'achever un chapitre, livre consacré à un des sujets les plus proches de sa pensée et de son coeur : l'enfance délaissée. Nous pouvons penser, dans notre chagrin, qu'il a peut-être eu cette dernière vision lorsqu'il s'est endormi dans la paix.

De ses origines, il avait gardé ce côté franc, abrupt, rude parfois qui était l'écorce dont se revêtaient la bonté et la générosité de sa nature. Je ne puis mieux faire que de vous citer les lignes émouvantes par lesquelles au début de sa leçon inaugurale, dans le grand Amphithéâtre de la Faculté, il décrivait ses durs débuts :

 

Canal de Saint-Quentin (02-Aisne)

"J'ai vécu mes plus jeunes années au milieu de travailleurs modestes, qui peinaient durement, comme obéissant à une fatalité nécessaire. Mes ancêtres, paysans du Vermandois, labouraient une terre lourde, riche de leur sueur autant que du sang des soldats tombés pour elle. Mes parents émigrèrent vers la ville ouvrière voisine. Des maisons de brique noircies par la fumée, des cheminées d'usines déroulant leurs volutes au souffle pluvieux des vents d'ouest, le cliquetis rythmé des métiers à tisser, l'odeur du coton, le bruit des pas de chevaux de halage répercuté le long des berges du canal, le brouillard laiteux du matin s'élevant sur les marais de la Somme, tels sont quelques-uns de mes premiers souvenirs. De mon enfance, j'ai gardé la sensation pénible qu'une partie de la société souffrait injustement ; et je suis resté obsédé par l'acuité du problème social."

Derrière l'éclat du style, comment ne pas discerner l'éclat du grand oeuvre qui va être celui de toute la vie du jeune Picard volontaire, obstiné, acharné, non seulement à construire une nouvelle médecine des enfants, une pédiatrie moderne, mais aussi à promouvoir un progrès vigoureux dans l'assistance à l'enfance en abandon, en péril ou en détresse.


Saint-Quentin, Place de l'Hôtel de Ville (02-Aisne)

Il nous a dit que sa vocation médicale s'était déclarée dès l'âge de onze ans ! Après les classes primaires, après les études au Lycée dont le concours des bourses lui ouvrent les portes, le voici sur les bancs de l'Université. La proximité de Saint-Quentin le destine à la Faculté de Lille, c'est donc là que vont se poursuivre ses études...

A quoi tient le fil d'une destinée ! L'épisode qu'il m'a conté, un jour de confidence, a de quoi surprendre. Il se situe sur le quai de la gare de Saint-Quentin. Le jeune étudiant doit regagner sa Faculté Lilloise et il attend le train, non sans doute quelque incertitude au coeur. Passe au même moment le train qui se dirige vers l'autre sens, vers la capitale : c'est dans celui-là qu'il monte subitement, tranchant ses hésitations par cette sorte d'impulsion raisonnée, cette soudaine certitude qui vont désormais le conduire.

Suite de la biographie...

 
A Gauche : Eugène Lelong et Zilda Trefcon et leurs enfants : de gauche à droite,
Marcel, Hélène et René. A Droite : Marcel Lelong, vers 1914.


Saint-Quentin - Intérieur de la Gare (02-Aisne)

 

De l'enfer de Verdun aux camps de prisonniers du Niémen :
Marcel LELONG, médecin auxiliaire 1914-1919

Dans ses "Souvenirs de Verdun" (Editions C'est-à-Dire, 2009), le Colonel Eugène Carrias, alors Sous-lieutenant du 164ème RI, blessé dans le bombardement de son abri aux avant-postes de l'Herbebois, évoque le jeune médecin auxiliaire qui lui prodigue les premiers soins au petit matin du 22 février 1916 :

"Nous atteignons la coupe aux abris que les obus ont fort malmenée. Les brancardiers se dirigent vers le poste de secours que j'ai visité quinze jours plus tôt alors qu'il venait d'être achevé ; ils me déposent à terre puis, lentement, deux d'entre eux me descendent dans l'abri d'où s'échappent de faibles plaintes, des gémissements et une odeur âcre et fade d'iodoforme et de sang.
Une bougie jette une lueur indécise sur un entassement d'uniformes sales d'où émergent des têtes hâves et hirsutes et que barrent des pansements d'une blancheur de neige.
Mon arrivée soulève un flot d'imprécations et de jurons, des blessés qui dorment par terre ayant été heurtés par les montants de mon brancard.
Le jeune médecin auxiliaire du bataillon s'approche de moi et me demande des nouvelles en me serrant la main.
Il chuchote quelques mots à l'oreille d'un infirmier et l'on coupe mes vêtements  avec des ciseaux autour de mon bras gauche. Ma blessure est mise à nu, mais je ne peux pas la voir, étant allongé. le docteur la tamponne avec du coton humide, je tressaille plusieurs fois sous la douleur et je laisse échapper des plaintes. Après un long moment durant lequel on sonde ma plaie et on la lave, on empaquette mon avant-bras dans du coton et de la gaze, et on le place dans une gouttière en fil de fer. Finalement on me fait une piqûre au bas du ventre.
Les précautions prises par le docteur me font comprendre que je suis grièvement blessé. Je lui demande :
- Ne va-t-on pas me couper le bras ?
- Mais non, me répondit-il sans conviction, ce n'est rien, vous serez bientôt guéri.
On m'attache au brancard avec les courroies de mon équipement et on me sort du poste de secours."

Au prix de mille difficultés Carrias réussit à atteindre l'ambulance et à être évacué - il survit à ses blessures mais doit être amputé de son avant-bras gauche. Le jeune médecin, Marcel LELONG - c'est bien lui - poursuit son travail pendant deux jours au mépris des assauts, jusqu'à l'encerclement complet du bois et sa capture qui lui vaudra huit mois de déportation.

 

 

Affecté à l'âge de 24 ans comme Médecin Auxiliaire au 164ème Régiment d'Infanterie, Marcel LELONG se trouve en charge du poste de secours avancé en première ligne des défenses de l'Herbebois devant Verdun, lors de l'attaque allemande du 21 février 1916.

Le bataillon est soumis au déluge de feu de l'artillerie allemande (40 000 obus en une journée sur l'Herbebois), mais parvient à contenir l'assaut allemand. La position est tenue pendant plus de deux jours face à la marée des assauts, qui finissent par la contourner. Les débris du régiment parviennent à se replier avant d'être complètement encerclés. Dans son poste de secours, Marcel LELONG est confronté au terrible choix : rester auprès de la cinquantaine de blessés intransportables qui le supplient de ne pas les abandonner, ou tenter de rejoindre la ligne française repliée. Il reste, conscient de s'offrir à une captivité redoutable.

Déporté d'abord en Allemagne, il se fait rapidement remarquer par ses protestations contre les mauvais traitements subis au mépris des conventions de Genève ; il est alors envoyé en Prusse orientale, dans les environs de Grodno sur les rives du Niémen (actuelle Biélorussie). A la limite de l'épuisement physique et moral, il est finalement rapatrié grâce à un échange de médecins et rejoint la France le 10 octobre 1916. L'oncle (Albert TACNET) qui l'accueille à Lyon décrit l'apparence du jeune homme comme ressemblant à un vieillard.

Ses notes de captivité, retraçant des bribes de souvenirs et sensations depuis l'attaque allemande jusqu'à sa déportation, ont été retranscrites et sont présentées à la rubrique Histoires de ce site.

Un rapport de captivité de 12 pages établi à son retour et adressé au Directeur du Service de Santé de la place de Paris, a été conservé au Musée du Service de Santé des Armées (Val de Grâce) - grâce à l'aimable communication de ce document par le conservateur, nous en reproduisons le texte complet.

Dès février 1917 il est réincorporé et le 1er mars il se trouve à nouveau médecin auxiliaire, affecté au 86ème (puis 286ème) Régiment d'Artillerie Lourde - ironie de l'histoire, affecté un moment à la région de Verdun.

Honoré de la Croix de Guerre et nommé Chevalier de l'Ordre de la Légion d'Honneur, cité à l'ordre de son Régiment :

"Sous un bombardement d'extrême violence de 3 jours et 2 nuits, a organisé le service médical du bataillon avec un dévouement et un calme hors pair. Resté avec son poste de secours aux mains de l'ennemi."

"N'a cessé de montrer pendant les attaques devant VERDUN du 21 au 24 février 1916, le plus grand dévouement et le mépris du danger le plus complet. Fait prisonnier le 24 février, a continué à prodiguer ses soins à nos blessés dans les conditions les plus difficiles et les plus périlleuses, et est parvenu à en sauver un grand nombre."

Marcel LELONG - Paris, 27 Octobre 1916
Décoré de la Croix de Guerre quelques jours après son retour de captivité.
Cette photo - carte postale est adressée "en sollicitant la bienveillance de l'Autorité allemande", probablement à sa famille restée à Saint-Quentin, zone occupée.

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